Comment s’expliquer qu’il y ait encore tant de gens, même au Canada, qui soutiennent Donald Trump après les incidents violents en Virginie le mois dernier? Comment s’expliquer que ces mêmes gens soutiennent aussi la mission du groupe qui produit TheRebel.media?

Vous parlez d’un rêve viré au cauchemar.

Certains rigolaient lors des élections présidentielles américaines l’année dernière, en voyant les bien-pensants du parti républicain se faire ébouriffer par l’ouragan orange. On ne manque pas de politiciens confortables ayant besoin d’un grand coup de pied rhétorique au derrière. Mais la blague ne devait pas durer. On allait devoir revenir sur le plancher des vaches et choisir une option raisonnable, non?

Malheureusement, pour des dizaines de millions d’Américains, et pour des dizaines de milliers de Canadiens, il ne s’agissait pas d’une blague. Avec les résultats que l’on constate maintenant avec un mélange d’amertume et de panique.

J’ai été pendant des années associée à la droite canadienne. D’abord en tant que chroniqueur pour le webzine libertarien Le Québécois Libre, ensuite en tant que chroniqueur pour différents quotidiens dont le Ottawa Citizen et le National Post, et finalement en tant qu’analyste politique pour la chaîne de télévision Sun News Network. Je suis libertarienne en matière économique (avec un penchant marqué pour l’entraide sociale libre et non réglementée par l’état), et malgré une vie personnelle passablement rangée, je n’ai jamais voulu faire partie de la droite dite sociale ou religieuse.

Peut-être est-ce moi qui ai changé. Ou peut-être s’agit-il du mouvement qui est passé d’une droite raisonnable (bien que vieux-jeu) à cette explosion de rage et de haine qu’on voit maintenant. Qui sait. Mais le fait est que je ne me reconnais plus dans ce mouvement. Et je m’explique mal que des gens que je connais et que je considère (ou considérait) aimables en sont maintenant rendus à cracher leur haine en public à grands coups de #MakeAmericaGreatAgain.

Je suis restée discrète depuis l’élection présidentielle, en partie parce que mon conjoint – le chroniqueur et historien John Robson – continue à travailler avec la droite canadienne, incluant la droite sociale et religieuse. (Je me dois de mentionner qu’il a écrit des textes très durs contre l’ouragan orange.) Il y a des situations dans la vie où la paix au domicile prime.

Mais les événements de Charlottesville m’obligent à changer de tactique, parce que soudainement ma réserve peut trop facilement être prise pour un encouragement tacite.

Pour être parfaitement claire : Je rejette la politique de haine qui émerge de la droite canadienne et américaine, et je souhaite m’en séparer publiquement. Ce n’est pas tous les conservateurs qui soutiennent l’ouragan orange et ses clones canadiens. Beaucoup de conservateurs sont des gens respectables, généreux, honnêtes and sans histoire. Mais ils risquent fort de se faire engouffrer par la tempête.

Mon conjoint a fait part de son intention de cesser sa collaboration avec The Rebel, le site d’Ezra Levant, en même temps que deux autres contributeurs bien connus quelques jours après les événements de Charlottesville. Leur annonce a créé tout un remous dans les médias anglophones. Je connais Ezra depuis des années, et je sais qu’il n’est pas raciste. Cependant, un grand nombre de ses supporters arborent des idées assez extrêmes sur les immigrants, les musulmans, les médias, Justin Trudeau et la go-gauche en général, et je trouve qu’il ne devrait pas jouer avec le feu de cette façon.

La frange de la droite qui soutient – encore aujourd’hui – Donald Trump et les organisations comme The Rebel n’est pas devenue extrême du jour au lendemain. Sans vouloir excuser la conduite de qui que ce soit, on peut chercher à comprendre comment des gens somme toute ordinaires en sont arrivés là pour essayer de corriger le tir et changer le discours politique afin de rétablir un peu d’ordre et de salubrité dans l’espace public.

En général, les conservateurs sont de gens qui ont très à cœur l’avenir de leur pays, de leurs traditions et de leur culture. Qu’on soit d’accord avec eux ou pas, on se doit de reconnaître que pour ces gens, ces enjeux sont réels et sérieux.

Entre autres, beaucoup de conservateurs sont convaincus que le Canada et l’Occident sont sur la mauvaise voie et que si rien n’est fait pour changer de direction on se réveillera tous dans le fossé, grièvement blessés.

Ils sont frustrés de ne jamais être entendus. Ils croient (à tort ou à raison, peu importe) que les médias et la société dite « mainstream » refusent de leur donner une chance de s’expliquer.

Ils ont peur du terrorisme, de perdre leur emploi, de laisser à leurs enfants et petits-enfants un monde difficile, où ils auront beaucoup de difficultés à s’épanouir. Ils craignent de perdre leur droit de s’exprimer et de vivre leur religion librement. Ils ont peur de disparaître.

Ont-ils raison? Je ne sais pas. Mais à force de se sentir ignorés, ils finissent par se tourner vers les extrémistes. C’est un pari dangereux, mais pour les gens qui décident de prendre ce risque, il n’existe pas d’autre choix.

Que faire, alors? Les ignorer davantage ne règlera rien.

On devrait commencer par s’écouter un peu plus les uns les autres. Dans leur remarquable ouvrage The Power of No, James et Claudia Altucher offrent cet exercice lorsque nous sommes confrontés à des gens avec qui nous sommes en profond désaccord : 1) Évitez d’argumenter, c’est inutile. Vous ne les ferez jamais changer d’idée. 2) Laissez-les exprimer leur opinion. Essayez d’apprendre quelque chose. Tentez d’apprécier ne serait-ce qu’une facette de leur point de vue. 3) Tout le monde veut être entendu. 4) Écoutez.

Personne ne vous demande d’être d’accord avec vos voisins, collègues, ou beau-frère Elvis Gratton. Mais vous pouvez les écouter et essayer de trouver une opinion que vous partagez avec eux (par exemple : la plupart des gens s’entendent pour dire que le meilleur environnement pour élever des enfants est au sein d’une famille stable et remplie d’amour – on n’est pas toujours d’accord sur la composition exacte d’une telle famille, mais on peut s’entendre pour dire que la priorité devrait être d’offrir un soutien aux familles vulnérables).

Le seul moyen d’améliorer les choses et de neutraliser les marchands haine est d’encourager les gens à se parler et à s’écouter au lieu de se crier des injures. Je vous invite chaudement à le faire. Il en va de notre intérêt à tous.